La mémétique, une science pour "ne plus subir"

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND, le 13 décembre 2005 à 07h00 , mis à jour le 13 décembre 2005 à 09h52

Pourquoi telle mode s'impose-t-elle à des millions de personnes ? Comment un même rituel se retrouve-t-il de New York à Calcutta ? La mémétique, née il y a 25 ans aux Etats-Unis, cherche à répondre à ces questions. Explications d'un méméticien français, Pascal Jouxtel.

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"Une science totale (...) qui, si on la mène jusqu'au bout, peut bouleverser l'ensemble des sciences humaines, en particulier la sociologie, la psychologie, la linguistique, l'ethnologie, l'économie, l'histoire, l'épistémologie, la philosophie,, la théologie, sans parler des sciences politiques, des neurosciences, de l'informatique et de l'intelligence artificielle pour ne citer que les principales". C'est en ces termes que Pascal Jouxtel décrit l'impact possible de la mémétique dans le livre Comment les systèmes pondent (1).

tf1.fr : Qu'est-ce que la mémétique ?

Pascal Jouxtel : C'est une science qui a l'ambition d'analyser, de regarder, d'étudier la culture humaine comme si les créations de cette culture — les modes, les technologies, les façons de faire... — se développaient de façon autonome. Les supports de ces créations, appelées mèmes, sont à la culture ce que les gènes sont à la nature. Prenons l'exemple du speed dating, le fait que des personnes fassent connaissance pendant un temps très limité : si cette pratique se généralise, on pourra dire que le mème a réussi à se reproduire ; sinon, ce sera un mème dormant ou éteint, comme le mème du hula hoop.

tf1.fr : N'y a-t-il pas un risque de voir des mèmes partout ? De vouloir "surexpliquer" des phénomènes culturels ?

P. J. : Aujourd'hui, il n'existe pas d'explication générale pour comprendre comment les manières de faire évoluent. La mémétique interprète avec les mêmes théories des choses aussi diverses que les modes vestimentaires, le christianisme et la trottinette.

tf1.fr : Avec la mémétique, l'homme devient passif puisqu'il ne fait qu'héberger des codes — les mèmes — qui se reproduisent grâce à lui...

P. J. : Non car la "créature" mémétique est une solution qui essaie de se reproduire avec un terrain humain. Les gens sont des petites machines à faire des choix orientés par un système de valeurs : ils peuvent accueillir ou non les mèmes. Le fait de bien connaître ces créations qui consomment notre temps de vie permet de réveiller notre capacité à faire de vrais choix, à ne pas subir. La mémétique fait retrouver la valeur de notre propre vie.

tf1.fr : Dans votre livre, vous évoquez deux périodes-clés de la mémétique : la naissance d'Internet et les attentats du 11 septembre 2001. Pourquoi ?

P. J. : Le lancement d'Internet Explorer et de Netscape, en 1995-1996, a permis de répandre les réflexions des méméticiens. Les attentats du 11 septembre sont davantage liés à la naissance de la Société francophone de mémétique : dans le contrecoup des attentats et dans les débats qui ont suivi, nous sommes plusieurs à nous être dit qu'il n'y avait pas d'un côté des bons, et de l'autre des méchants mais des systèmes idéologiques et religieux qui manipulent les gens. On s'est dit que pour lutter contre le fanatisme et le terrorisme, il fallait lutter avec des idées et en comprenant comment elles se propagent. Et pas avec des flingues.

tf1.fr : La mémétique a-t-elle des applications concrètes ?

P. J. : Oui, dans la gestion des conflits, des risques et la conduite du changement. Les gens du marketing font aussi de la mémétique sans le savoir : elle peut être très efficace pour manipuler les consciences. L'objectif des méméticiens est de toucher le grand public et les universitaires avant que la mémétique ne soit utilisée pour cultiver des besoins chez les gens afin qu'ils consomment davantage.

tf1.fr : Comment la mémétique est-elle perçue par les scientifiques ?

P. J. : Elle est ignorée par les universitaires même si de plus en plus en font sans le dire. Beaucoup de méméticiens ont un métier et ne sont affiliés à aucun organisme scientifique, ni à aucune école de pensée (2) : c'est en soi une révolution scientifique.

(1) Pascal Jouxtel : Comment les systèmes pondent, une introduction à la mémétique (éditions Le Pommier, 333 pp., 24€)
(2) C'est le cas de Pascal Jouxtel qui est consultant en conduite du changement.

photo : DR

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND le 13 décembre 2005 à 07:00
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10 Commentaires

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  • Spinodo - Charles Mougel, le 16/12/2005 à 08h21

    En parlant d'expérience mémétique, je trouve que le mot "mémétique" commence à avoir une certaine wisibilité. En effet, GoogleNews retourne enfin un premier résultat grâce à cet article. Cette wisibilité cause toutefois le problème du choc culturel, pour ceux qui n'auraient pas les même bases que la mémétique. C'est à dire: un esprit scientifique, mais ouvert. Des notions d'intelligence artificielle, de biologie, d'histoire des sciences, de sociologie, d'informatique, etc...

  • Christophe J, le 14/12/2005 à 16h02

    Tous ces messages sont intéressants. On assiste là à une expérience mémétique... Et c'est notamment en cela que le livre de Pascal Jouxtel tape juste. Et moi alors, j'ai envie d'en remettre une couche en disant que cela faisait longtemps que je n'avais lu un livre si intelligent...

  • Zol Tahar Ben Târiq, le 13/12/2005 à 23h22

    La mémétique est un projet de compréhension nouvelle du "fait culturel humain" qui est exceptionnel dans le monde vivant et même chez les mammifères. Au lieu de mèmes, on pourrait parler de culturons... Le problème est de savoir comment se reproduisent ces mèmes dans les réseaux neuronaux des hommes qui vivent sur la Planète Bleue et surtout qu'est-ce qui prépare, conditionne, formate le terrain cérébral pour les accueillir, les héberger puis, volontiers, les diffuser et les répandre dans les esprits des autres ?... La mémétique francophone est en devenir, en construction. Certes, elle s'inspire beaucoup de la mémétique anglophone mais elle n'a que 4 ans. Moi, je lui souhaite un bel avenir car ce que dit Pascal Jouxtel me plaît à priori et j'aimerais que cela devienne le modus vivendi de la mémétique francophone : Homme passif juste hébergeur de codes ? "Non car la "créature" mémétique est une solution qui essaie de se reproduire avec un terrain humain. Les gens sont des petites machines à faire des choix orientés par un système de valeurs : ils peuvent accueillir ou non les mèmes. Le fait de bien connaître ces créations qui consomment notre temps de vie permet de réveiller notre capacité à faire de vrais choix, à ne pas subir. La mémétique fait retrouver la valeur de notre propre vie." Sur cette base-là, je veux bien faire de la mémétique appliquée !

  • Spinodo - Charles Mougel, le 13/12/2005 à 23h09

    Je suis très surpris des réactions négatives que l'on peut lire ici... Il est facile de critiquer sans lire le livre, ou sans se documenter. La mémétique n'a jamais souhaité tout expliquer d'une manière simple. La mémétique propose seulement une approche complémentaire à certaines diciplines. Elle cherche à généraliser les lois de l'évolution biologique vers le monde culturel. Ceci d'une manière aussi scientifique que possible. L'algo évolutionnaire est utilisé dans de nombreux domaines aujourd'hui, grâce à l'intelligence artificielle. La mémétique est jeune, mais regardez là 2 minutes avant de l'assassiner, cela en vaut la peine. Si vous connaissez des contre-exemples, des contre-arguments, des pans entiers oubliés par cette approche du monde culturel -> N'hésitez pas, communiquez. Cela fera avancer la recherche mémétique.

  • Chris, le 13/12/2005 à 21h33

    La mémétique est l'étude des mèmes, autrement dit d'entités réplicatives d'information. Le terme de mémétique a été proposé pour la première fois par Richard Dawkins dans son œuvre Le gène égoïste (1976), et provient d'une association entre gène et mimesis (du grec « imitation »). La mémétique applique les concepts pris de la théorie de l'évolution (spécialement la génétique des populations) à la culture humaine. Elle essaye d'expliquer de nombreux sujets très controversés comme la religion et les systèmes politiques en utilisant des modèles mathématiques. La dérive mémique se définit comme le processus par lequel une idée ou mème se transforme lors de sa transmission d'une personne à l'autre. Très rares sont les mèmes montrant une inertie mémique forte, qui est la capacité d'un mème à être transmis de la même façon et à conserver son impact, quel que soit l'émetteur ou le récepteur. La dérive mémique augmente quand le mème est transmis en exprimant l'idée de façon gauche, tandis que l'inertie mémique est renforcée quand elle est exprimée en rimes ou par d'autres moyens mnémotechniques utilisés par le transmetteur pour en conserver le souvenir. L'article sur la loi de Murphy présente un exemple de dérive mémique. Les légendes urbaines et les histoires drôles constituent des types de mème à forte inertie. Le marketing viral est une tentative d'exploitation de l'inertie mémique à des fins de promotion commerciale.

  • Martin, le 13/12/2005 à 20h56

    Allez plutot vers Howard Bloom, le plus grand "méméticien", qui dans ses deux tomes du "principe de Lucifer", ecrits il y a plusieurs années, disait deja les memes choses (normal, c'est la memetique, on se copie les uns les autres ?)

  • Valentin, le 13/12/2005 à 15h09

    J'ai vraiment l'impression qu'il y en a qui mettent des remarques ici que pour critiquer ce qu'il se dit. Ce type essaie de nous expliquer de quoi il s'agit, de facon tout a fait objective, et on y va avec les critiques pour etre sur que personne n'adhere a son systeme de pensee. Je pense que chacun peut faire son analyse, et que par dessus tout, il faut insister qu'il ne s'agit pas d'un mouvement religieux, seulement un mode de pensee qui aide a expliquer ce qui se passe dans le monde d'un point de vue culturel et simplifie.

  • Bvali, le 13/12/2005 à 14h02

    Comment l'outil 'mémétique' pourrait-il prétendre décoder notre monde alors qu'il ne serait lui même qu'un pauvre mème ??

  • Dubitatif, le 13/12/2005 à 13h02

    Assez d'accord avec Bipoland. La memetique semble elle même victime de son systeme: cette vieille idée propre à toutes les sectes et pseudo-sciences de tout expliquer facilement et qui, logiquement, débouche sur le bonheur de tous SANS exception (l'exception (celui qui pense de facon differente en gros) n'etant considere que comme un artefact, un phenomene sans importance au regard du grand oeuvre...) une vieille histoire on vous dit...

  • The Bip, le 13/12/2005 à 10h34

    La mèmétique :
    1) enfonce des portes largement ouvertes en pensant avoir découvert le fil à couper le beurre,
    2) donnent des noms à des concepts connus de longue date
    3) entretient le mythe d'une science totable et aisée.
    La science totale est un mythe qui renaît sans cesse. C'est pourtant la négation de la science. L'idée séduit les amateurs, ceux qui, après avoir lu quelques livres dans différentes matières, sont frustrés parce qu'ils n'ont pas obtenu les réponses simpl(ist)es à leurs questions profondes. Mais, des bribes de savoir qu'ils glannent ci et là, naît en eux l'idée qu'il y a autre chose. Ils commencent à soupçonner un système, englobant, cohérent. Et partant de ce présupposé, ils construisent un modèle, negligeant volontairement ou non ce qui ne conforte pas leur thèse.

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