© INTERNEDans Impasse dans l'espace (1), Serge Brunier, grand connaisseur de l'astronautique, porte un regard sévère sur les vols spatiaux habités (Lire l'interview-réponse de l'astronaute français Jean-François Clervoy).
Vous écrivez dans votre livre que "les astronautes sont le frein le plus sûr, le plus efficace à l'exploration réelle de l'espace". Pourquoi ?
Serge Brunier : Leur activité dans l'espace coûte 100 à 1.000 fois plus cher que les activités robotisées. En envoyant des hommes dans l'espace, on grève des budgets scientifiques qui pourraient être utilisés de manière plus efficace. L'espace est un milieu d'une hostilité extrême où les hommes ont d'abord pour activité principale de garder la forme physique et d'assurer la sécurité de leur habitat. Les expériences scientifiques ne viennent qu'après.
Selon vous, la Station spatiale internationale (ISS) n'a pas une vocation scientifique majeure...
"On n'a jamais rien
S. B. : Les astronautes font quelques expériences mais il y a un décalage délirant entre les avancées de la science depuis un demi-siècle et la réalité des recherches effectuées dans l'espace. Les résultats sont sans commune mesure avec les investissements : l'ISS a coûté plus de 100 milliards d'euros et chaque expérience qui y est réalisée coûte des dizaines de millions d'euros. On n'a jamais rien obtenu dans une station habitée qui mérite que l'on s'y attarde. Par ailleurs, la plupart des expériences spatiales peuvent être automatisées. Les vols habités s'inscrivent dans une problématique uniquement politique. Ce n'est qu'à partir du moment où l'on décide d'envoyer des astronautes dans l'espace que l'on se demande quoi leur faire faire.
obtenu dans une station
habitée qui mérite que
l'on s'y attarde"
Que pensez-vous du plan de George W. Bush qui prévoit d'envoyer des hommes sur la Lune en 2018 puis sur Mars ?
S. B. : C'est son annonce qui m'a donné l'envie d'écrire ce livre (lire l'article : "Objectif Lune en 2018"). Tous les médias relaient les informations de la Nasa sans distance, en faisant semblant d'y croire. Les analystes confirment que le budget pharaonique, de 170 milliards de dollars, sera dépassé et que les délais ne seront pas tenus. Des sommes énormes vont être dépensées pour faire marcher cinq-six bonshommes sur la Lune alors que des missions robotisées coûtant chacune de 300 millions à un milliard de dollars sont supprimées. C'est surréaliste, je trouve cela réellement scandaleux ! Et à quoi vont servir ces missions sur la Lune ? Il n'y a rien à y faire. Quant à une installation permanente, c'est impensable à l'heure actuelle. Idem pour Mars.
Y a-t-il quelque chose dans les vols habités qui trouve grâce à vos yeux ?
S. B. : Aux débuts de l'exploration spatiale, il y avait une vraie légitimité à aller dans l'espace et j'ai beaucoup d'admiration pour les pionniers, Gagarine ou Armstrong, par exemple. A l'époque, l'espace était terra incognita, un lieu d'exploration au sens noble. Armstrong [le premier homme à avoir mis le pied sur la Lune, en 1969, NDLR] a découvert un nouveau monde dont on n'avait aucune image. Aucune sonde, aucun module ne s'y étaient posé. Puis on a découvert que l'espace n'est pas un lieu romantique, comme nous l'ont fait croire les auteurs de science-fiction. Les programmes de la conquête spatiale dans les années soixante envisageaient l'envoi d'astronautes dans tout le système solaire d'ici à l'an 2000. Cela a été fait... mais par des robots !
Selon vous, quelles devraient être les missions spatiales à mener en priorité ?
"L'espace n'est pas
S. B. : Les scientifiques se plaignent du manque de moyens d'observation de la Terre, que ce soit pour mieux comprendre les séismes ou le réchauffement climatique. Dans le système solaire, il faudrait aller voir sous la glace d'Europa, qui pourrait abriter un océan d'eau liquide salée chauffée par la gravitation ; il faudrait aller explorer Titan ou les satellites de Saturne (A lire : "Une lune de Saturne pourrait abriter de l'eau liquide"). L'un des grands enjeux scientifiques du 21e siècle, c'est aussi la recherche d'autres Terres dans l'Univers. Cela exige des investissements énormes. Or, ces missions sont retardées, mises en sommeil ou annulées à cause des sommes consacrées aux vols habités, c'est presque incroyable !
un lieu romantique"
Avez-vous conscience, avec ce livre, de casser un rêve ?
S. B. : Cette question revient souvent dans les critiques et cela me blesse. Il ne faut pas confondre le rêve avec le fantasme. Plus que briser un rêve, je propose un contrepoint pour essayer de dépasser ce comportement primaire qui consiste à considérer l'exploration spatiale comme quelque chose que l'on fait avec des bottes.
Et si on vous proposait d'aller faire un séjour à bord de la Station spatiale internationale, pour vous rendre compte de ce qu'est un vol habité, accepteriez-vous ?
S. B. : Non car j'aurai peur de perdre la vie. Le risque d'accident mortel est excessif, de l'ordre de 1%. Je ne suis pas intéressé non plus par les contraintes physiques à bord, notamment dégobiller pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours ! Voir la Terre depuis l'espace, voir les étoiles, bien sûr, cela me plairait mais je trouve l'argument un peu faible au regard des sommes dépensées pour organiser un tel voyage.
(1) Serge Brunier : Impasse dans l'espace, à quoi servent les astronautes ?, Seuil, 290 pages, 22 euros. Avec une bonne dose d'humour et de méchanceté assumés, l'auteur livre une analyse fouillée, dérangeante, qui incite à la réflexion.
photo : Philippe Perrin (CNES)
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