"Les astronautes, un frein à l'exploration spatiale" (1/2)

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND, le 21 mars 2006 à 07h00 , mis à jour le 22 mars 2006 à 09h02

Avec "Impasse dans l'espace", Serge Brunier a signé un pamphlet décapant sur les vols spatiaux habités. Trop coûteux et souvent inutiles, assure-t-il à LCI.FR.

philippe perrin ISS astronaute endeavour espace Cnes DR: AFP © INTERNE

Dans Impasse dans l'espace (1), Serge Brunier, grand connaisseur de l'astronautique, porte un regard sévère sur les vols spatiaux habités (Lire l'interview-réponse de l'astronaute français Jean-François Clervoy).

Vous écrivez dans votre livre que "les astronautes sont le frein le plus sûr, le plus efficace à l'exploration réelle de l'espace". Pourquoi ?

Serge Brunier : Leur activité dans l'espace coûte 100 à 1.000 fois plus cher que les activités robotisées. En envoyant des hommes dans l'espace, on grève des budgets scientifiques qui pourraient être utilisés de manière plus efficace. L'espace est un milieu d'une hostilité extrême où les hommes ont d'abord pour activité principale de garder la forme physique et d'assurer la sécurité de leur habitat. Les expériences scientifiques ne viennent qu'après.

Selon vous, la Station spatiale internationale (ISS) n'a pas une vocation scientifique majeure...

"On n'a jamais rien
obtenu dans une station
habitée qui mérite que
l'on s'y attarde"

S. B. : Les astronautes font quelques expériences mais il y a un décalage délirant entre les avancées de la science depuis un demi-siècle et la réalité des recherches effectuées dans l'espace. Les résultats sont sans commune mesure avec les investissements : l'ISS a coûté plus de 100 milliards d'euros et chaque expérience qui y est réalisée coûte des dizaines de millions d'euros. On n'a jamais rien obtenu dans une station habitée qui mérite que l'on s'y attarde. Par ailleurs, la plupart des expériences spatiales peuvent être automatisées. Les vols habités s'inscrivent dans une problématique uniquement politique. Ce n'est qu'à partir du moment où l'on décide d'envoyer des astronautes dans l'espace que l'on se demande quoi leur faire faire.

Que pensez-vous du plan de George W. Bush qui prévoit d'envoyer des hommes sur la Lune en 2018 puis sur Mars ?

S. B. : C'est son annonce qui m'a donné l'envie d'écrire ce livre (lire l'article : "Objectif Lune en 2018"). Tous les médias relaient les informations de la Nasa sans distance, en faisant semblant d'y croire. Les analystes confirment que le budget pharaonique, de 170 milliards de dollars, sera dépassé et que les délais ne seront pas tenus. Des sommes énormes vont être dépensées pour faire marcher cinq-six bonshommes sur la Lune alors que des missions robotisées coûtant chacune de 300 millions à un milliard de dollars sont supprimées. C'est surréaliste, je trouve cela réellement scandaleux ! Et à quoi vont servir ces missions sur la Lune ? Il n'y a rien à y faire. Quant à une installation permanente, c'est impensable à l'heure actuelle. Idem pour Mars.

Y a-t-il quelque chose dans les vols habités qui trouve grâce à vos yeux ?

S. B. : Aux débuts de l'exploration spatiale, il y avait une vraie légitimité à aller dans l'espace et j'ai beaucoup d'admiration pour les pionniers, Gagarine ou Armstrong, par exemple. A l'époque, l'espace était terra incognita, un lieu d'exploration au sens noble. Armstrong [le premier homme à avoir mis le pied sur la Lune, en 1969, NDLR] a découvert un nouveau monde dont on n'avait aucune image. Aucune sonde, aucun module ne s'y étaient posé. Puis on a découvert que l'espace n'est pas un lieu romantique, comme nous l'ont fait croire les auteurs de science-fiction. Les programmes de la conquête spatiale dans les années soixante envisageaient l'envoi d'astronautes dans tout le système solaire d'ici à l'an 2000. Cela a été fait... mais par des robots !

Selon vous, quelles devraient être les missions spatiales à mener en priorité ?

"L'espace n'est pas
un lieu romantique"

S. B. : Les scientifiques se plaignent du manque de moyens d'observation de la Terre, que ce soit pour mieux comprendre les séismes ou le réchauffement climatique. Dans le système solaire, il faudrait aller voir sous la glace d'Europa, qui pourrait abriter un océan d'eau liquide salée chauffée par la gravitation ; il faudrait aller explorer Titan ou les satellites de Saturne (A lire : "Une lune de Saturne pourrait abriter de l'eau liquide"). L'un des grands enjeux scientifiques du 21e siècle, c'est aussi la recherche d'autres Terres dans l'Univers. Cela exige des investissements énormes. Or, ces missions sont retardées, mises en sommeil ou annulées à cause des sommes consacrées aux vols habités, c'est presque incroyable !

Avez-vous conscience, avec ce livre, de casser un rêve ?

S. B. : Cette question revient souvent dans les critiques et cela me blesse. Il ne faut pas confondre le rêve avec le fantasme. Plus que briser un rêve, je propose un contrepoint pour essayer de dépasser ce comportement primaire qui consiste à considérer l'exploration spatiale comme quelque chose que l'on fait avec des bottes.

Et si on vous proposait d'aller faire un séjour à bord de la Station spatiale internationale, pour vous rendre compte de ce qu'est un vol habité, accepteriez-vous ?

S. B. : Non car j'aurai peur de perdre la vie. Le risque d'accident mortel est excessif, de l'ordre de 1%. Je ne suis pas intéressé non plus par les contraintes physiques à bord, notamment dégobiller pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours ! Voir la Terre depuis l'espace, voir les étoiles, bien sûr, cela me plairait mais je trouve l'argument un peu faible au regard des sommes dépensées pour organiser un tel voyage.

(1) Serge Brunier : Impasse dans l'espace, à quoi servent les astronautes ?, Seuil, 290 pages, 22 euros. Avec une bonne dose d'humour et de méchanceté assumés, l'auteur livre une analyse fouillée, dérangeante, qui incite à la réflexion.

photo : Philippe Perrin (CNES)
Par Propos recueillis par Matthieu DURAND le 21 mars 2006 à 07:00
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13 Commentaires

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  • Jean-Louis Mbaka, le 31/03/2006 à 21h45

    Je trouve qu'il a raison sur le fait qu'on pourait remplacer toutes ces missions habitées par des missions exclusivement robotisées parce que celles-ci presentent un double avantage: le cout et le fait que ce genre de mission nous apprend beaucoup plus que celles qui sont habitees. Et puis je penses qu'il n'est pas tellement correcte de vouloir depenser tant d'argent( centaines de miliard de dollard!) pendant que ici sur terre, beaucoup de gens n'ont meme pas acces à l'eau potable! Mais je trouve aussi qu'on pourait dire que la science doit avancer meme si tous les problemes ne sont pas resolus ici-bas.

  • Florent Pineux, le 30/03/2006 à 23h12

    Pourquoi ne pas interviewer aussi Patrick Baudry, qui lui possède encore une troisième opinion: l'ISS ne convient pas, pas parcequ'elle est priviligiée aux vols automatiques mais parceque elle n'est pas la continuité de la conquête de l'espace.

  • Pellerin Jean-François, le 23/03/2006 à 22h00

    Les vols habités sont couteux est un peu réducteur, il faut mener une vraie enquête pour prendre position. Les combinaisons spatiales Pingouin aujourd'hui adaptées et développées pour traiter les enfant souffrant de paralysie cérébrale 17 millions dans le Monde qui peuvent en bénéficier.La jeep lunaire: un tétraplégique avec NASA a adapté le joystick permettant de piloter la jeep, avec Ford en 1981 est ainsi née la première voiture équipée de ce dispositif puis les fauteuils handicapés, pour des millions de personnes handicapées dans le Monde ? la station Mir, projet amorti, C'est grâce aux vols à bord qui utilisait un système Plasmer pour brasser l'air ambiant et gérer l'aspect microbiologique que l'on a pu développer un système IMMUNAIR adapté aux hopitaux pour ceux venant de subir une greffe ou ceux fragilisés sur le plan immunitaire pour les protéger. et les 10 000 morts en France par an suite à une infection nosocomiale !Autre exemple la méthode de sécurité alimentaire que l'on utilise pour fabriquer nos aliments Danone Nestlé et dans le Monde norme qualité) Cette méthode haccp provient de celle qui a fabriqué les aliments des astronautes américains des années 60. Commbien de millions de personnes mangent chaque jour et ignorent aussi cela...Tempur vous ne connaissez certainement pas non plus les célèbres matelas médicalisés avec une matière viscoélastique issue de technologies des sièges des astronautes qui subissent des accélérations importantes au lancement. Cette matière est utilisée dans les hopitaux pour ceux restant alités c'est 40 000 euros le cout des escarres combien d'économies seraient faites vis à vis de la sécurité sociale en utilisant ces matelas. (connus en France depuis 10 ans seulement, la marque est présente dans 50 pays, et encore grâce aux vols de l'Homme dans l'Espace, et des exemples il ya en a des milliers de ce type cf mon ouvrage à paraitre avant l'été espace et découvertes,J.-F.Pellerin journaliste scientifique, ex Arianespace

  • Patrick, le 23/03/2006 à 17h54

    On n'a qu'à recruter les astronautes sur CPE. On pourra les virer dès qu'ils présenteront le moindre défaut..

  • Matthieu, le 21/03/2006 à 21h01

    Je suis tout à fait d'accord avec lui. Si on peut lancer 10 missions robotisées pour une mission humaine, mieux vaut envoyer des sondes, dont les missions sont encore plus passionnantes (Mars Path finder, Deep Impact ...).

  • Faq, le 21/03/2006 à 20h45

    En effet, pour ce qui concerne la collecte d'informations dans un milieu hostile, c'est bien le domaine des machines qui doit etre privilégié.Par contre, si les missions spatiales habitées sont périlleuses; elles le sont parce qu'elles sont pléthoriques,insuffisamment préparées voire baclées pour des raisons de budget,de calendrier,de politique et autres.Ce ne sont donc pas forcément des raisons techniques qui grèvent le sujet.La vrai solution à mon sens c'est de ralentir ces programmes pour mieux les préparer et non les arreter,de faire aussi des programmes plus modestes s'inscrivant réellement dans la marche du temps,et non pas créer du reve car l'espace n'est plus un reve depuis 1969, c'est un domaine d'exploration scientifique et technique ou s'exerceront tot ou tard des compétences proprement humaines .

  • FD, le 21/03/2006 à 17h28

    Bien sur, avec ce genre de raisonnement, colomb et bien d'autres seraient resté au port...... Il est dans la nature humaine d'aller de l'avant d'explorer et d'aller plus loin. Il est aussi Helas, dans la nature francaise de tout critiquer et denaturer uniquement pour le plaisir et faire parler de soi, ce bouquin en fait partie A fuir si vous aimer l'espace et l'aventure humaine Quand aux eternels raleurs mecontents..............

  • Monstercheese, le 21/03/2006 à 14h37

    "Armstrong [le premier homme à avoir mis le pied sur la Lune, en 1969, NDLR] a découvert un nouveau monde dont on n'avait aucune image. Aucune sonde, aucun module ne s'y étaient posé" AHAHAHHAAHAHAHHAHAAH c'est vrai ils y ont été à l'aveugle, je parierais meme qu'ils ont tiré le site d'atterissage au dés pendant la descente..... http://www.capcomespace.net/dossiers/espace_US/apollo/annexes/15_les_sondes_lunaire_2.htm 70000 photos prises par les sondes Surveyor, peut t'on considérer ceci comme des "images"

  • Dan, le 21/03/2006 à 13h37

    J'imagine ce qu'aurait pu donner un tel avis peu de temps avant le voyage de Christophe Colomb vers les amériques,il y a toujours des voix qui s'élèvent pour dire qu'il y a toujours mieux à faire... et devant une telle attitude, la démagogie n'est jamais très loin...Je m'étonne d'autre part des critiques de ce monsieur concernant la colonisation de la lune,il n'y a paraît-il "rien à y faire".... Pourtant notre satellite (naturel), qui présente toujours la même face est un observatoire idéal de notre Terre et pour les étoiles, les astronomes n'étant pas génés par l'atmosphère terrestre....En installant des stations d'observations permanentes, des relais divers, combien pourrait on économiser de lancement de satellites classiques qui vont bien finir par encombrer la banlieue de la terre.....

  • Xx, le 21/03/2006 à 12h14

    Tant que les gros laboratoires Columbus et Kibo ne sont pas envoyés et assemblés l'ISS, cela restera un hotel pour touriste milliardaires, ils pourront travailler serieusement quand ces deux laboratoires seront en place et faire des recherches. Les usa preparent le terrain pour ne pas tenir leur engagements, ils perderont de fait tout credit en matiere de cooperation.

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