
Auteur prolifique de thrillers à succès (Sphère, Harcèlement, Le 13e guerrier...), Michael Crichton a su marier avec plus ou moins de bonheur les récits à rebondissements avec des réflexions sur l'usage de la science et l'action de l'homme sur la nature. Dans Jurassic Park déjà, il prenait le contre-pied du discours écologiste en affirmant que la Terre se remettrait des dommages infligés par les activités humaines, quand bien même cela lui prendrait des millions d'années. A l'inverse, l'homme serait la première victime de ses propres excès.
Dans Etat d'urgence (1), Crichton enfonce le clou : "L'homme, défini autrefois comme le grand perturbateur de l'ordre naturel, ne l'est aucunement, explique l'auteur par la voix d'un de ses personnages. L'environnement est, de toute façon, soumis à des perturbations constantes." Etudes et graphiques à l'appui, dûment référencés, l'écrivain incite ses lecteurs à ne pas prendre pour argent comptant les propos alarmistes que répandent les organisations écologistes et certains scientifiques, grâce à la complaisance des médias.
C'est cet état de peur (State of fear est le titre original de l'ouvrage) et sa fonction politico-sociale que Crichton dénonce fermement. Et plutôt lourdement. Au point de plomber le rythme de son récit par d'interminables échanges sur le réchauffement climatique. Les travaux scientifiques sont "cités complètement hors propos", indique même à LCI.FR Jean Jouzel, spécialiste du climat dont une des études est évoquée dans le livre. En clair, Crichton a retenu de ces recherches les phrases qui lui permettaient d'appuyer sa démonstration. Certes, on passe de bons moments ; certes, on est amené à revenir sur des lieux communs de l'écologie. Mais on ne peut qu'être dubitatif devant une thèse qui prétend que l'inquiétude sur l'état du monde est exagérée. Il suffit d'aller se promener dans un coin de nature ou de passer quelques jours près d'un littoral pour s'en convaincre.
Bonheurs fugaces
Autre époque, autre approche. Réédité dans une traduction révisée (lire l'encadré ci-dessous), Le gang de la clé à molette (2) a été écrit par Edward Abbey en 1975. Une période marquée par la guerre du Vietnam et le Flower Power. Le gang en question naît de l'association improbable de quatre individus — un toubib, une baba cool, un mormon et un vétéran du Vietnam — révoltés de voir routes, ponts, barrages et industries gangrener l'Ouest des Etats-Unis. Aussi décident-ils d'unir leurs efforts, sans parvenir à faire taire leurs divergences, pour saboter les arrogants monstres de béton et d'acier qui prennent d'assaut les étendues sauvages.
Pour faire passer son message, Abbey ne s'en remet à aucune théorie : ses descriptions d'un monde en voie de disparition suffisent à nous convaincre. Un feu de camp au milieu d'arbres centenaires, la descente d'un fleuve indompté, le cri d'un rapace planant dans les hauteurs, la lune qui se lève au-dessus d'un canyon... Abbey nous fait partager les bonheurs fugaces de ses héros, branquignols attachants engagés dans un combat perdu d'avance. C'est beau, drôle, pathétique. A sa mort, en 1989, Abbey demanda à être enterré dans le désert. Nul ne sait où se trouve sa tombe. Réjouissons-nous : ses écrits sont encore bien vivants.
Un éditeur dédié aux écrits de nature |
(1) Michael Crichton : Etat d'urgence, éditions Robert Laffont, 646 pages, 22 euros.
(2) Edward Abbey : Le gang de la clé à molette, éditions Gallmeister, 496 pages, 24,50 euros.
photo : DR
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