© NASA/ESASpécialiste de l'astronautique, Serge Brunier a rédigé un pamphlet contre les vols spatiaux habités (lire son interview : "Les astronautes, un frein à l'exploration spatiale"). Réponse du Français Jean-François Clervoy, astronaute à l'agence spatiale européenne (ESA).
Serge Brunier a écrit dans son livre (1) que "les astronautes sont le frein le plus sûr, le plus efficace à l'exploration réelle de l'espace". Qu'en pensez-vous ?
Jean-François Clervoy : L'exploration, c'est à la fois l'exploration au sens purement scientifique, pour laquelle les robots peuvent faire du bon travail dans un cadre bien défini, mais c'est aussi l'exploration de l'homme lui-même, à tous points de vue. Si l'on envoie des hommes dans l'espace, ce n'est pas en premier lieu parce que ça sert à quelque chose au sens matériel : les vols habités répondent d'abord à des raisons d'ordres politique, stratégique, philosophique... Mais quitte à envoyer des hommes dans l'espace, autant qu'ils y fassent quelque chose d'utile. D'où l'aménagement des premiers habitats spatiaux en véritables laboratoires de recherche. L'espace est un site privilégié pour observer la Terre ainsi que l'espace, c'est aussi l'accès à un vide presque parfait et à l'apesanteur.
Certaines expériences scientifiques réalisées lors des vols habités pourraient effectivement être embarquées dans des sondes automatiques, mais d'autres sont plus difficilement programmables et bénéficient indéniablement de la présence de l'homme. Lors de mes trois missions, j'ai mené des expériences pas forcément spectaculaires mais trop complexes pour être robotisées et qui ont produit des résultats technologiques utiles aux équipes d'ingénieurs sur Terre. A Supaéro [Ecole nationale de l'aéronautique et de l'espace, NDLR], on enseigne aujourd'hui des disciplines qui n'existaient pas il y a vingt ans et c'est la conséquence des efforts spatiaux. Aussi bien les vols habités que les vols automatiques ont contribué à faire avancer la Connaissance au sens large. Par exemple, seuls les vols habités ont permis le développement des techniques d'assemblage dans l'espace qui, appliquées aux missions automatiques permettront la réalisation de missions robotisées plus évoluées.
Serge Brunier dénonce les budgets pharaoniques des vols habités, qui pénalisent des missions robotisées capitales pour l'exploration spatiale...
J.-F. C. : C'est vrai qu'il est dommage que certaines missions automatiques aient pris du retard mais cela ne concerne qu'une minorité. Le contenu des programmes spatiaux est le reflet des choix et des volontés de ceux qui nous gouvernent, en fonction de priorités stratégiques ou des attentes du public. Par ailleurs, les budgets de ces programmes ne sont pas échangeables, comme par des vases communicants. J'aimerais également relativiser le budget des vols habités, qui représente une dépense de 1,5 euro par habitant et par an en Europe. Cela reste très raisonnable, comparé aux 80 euros que chaque Européen dépense annuellement dans les jeux de hasard.
Jean-François Clervoy utilisant le bras
télémanipulateur de la navette
pour capturer le téléscope spatial
Hubble, en 1999 (ESA/NASA).
L'Europe est-elle à la traîne des agences spatiales américaine et russe ?
J.-F. C. : Les décideurs européens ont fait le choix de ne pas mettre le paquet [dans les vols habités, NDLR]. Les partenariats avec les Américains et les Russes nous assurent une activité minimum qui nous permet d'acquérir et de maintenir nos compétences. Si nous le voulions, nous pourrions être autonomes pour envoyer des hommes dans l'espace, les faire vivre en apesanteur et leur assurer de revenir sains et saufs parce que nous maîtrisons ces techniques. Et le projet ATV [véhicule automatique sur lequel Jean-François Clervoy travaille, NDLR] nous permettra de maîtriser le rendez-vous spatial, dernière "brique" élémentaire indispensable à l'assemblage futur de grandes structures scientifiques, comme les télescopes géants, et à l'exploration habitée de l'espace.
L'accord de l'ESA avec la Nasa ne donne pas un "strapontin" aux astronautes européens : nous sommes traités à égalité avec les Américains. Lors de mes missions, je faisais partie de l'équipage de conduite de la navette et j'étais aussi responsable de la capture du télescope Hubble lors de la mission de sauvetage de 1999.
Que pensez-vous du "plan Bush" qui prévoit d'envoyer des hommes sur la Lune puis Mars à partir de 2018 ?
J.-F. C. : Je constate que cette annonce s'est traduite par une forte réorganisation de l'administration et de l'industrie spatiales américaines. Les budgets sont significatifs mais sont-ils suffisants ? Je comprends ceux qui critiquent car il est toujours difficile de tenir les délais ou les objectifs techniques d'un tel projet. Mais la volonté est là.
N'avez-vous pas le sentiment, comme le remarque Serge Brunier, que les vols habités font moins rêver le public qu'auparavant ?
J.-F. C. : C'est vrai que nous n'avons pas réussi à faire mieux qu'Armstrong [le premier homme à avoir marché sur la Lune, en 1969, NDLR] parce que le vol spatial reste une entreprise très, très difficile. La première raison avancée par Kennedy pour envoyer des hommes sur la Lune, c'était justement : "Nous le faisons parce que c'est difficile" ! C'est une aventure noble pour l'humanité, qui apporte toujours une part de rêve.
La grande majorité des astronautes ne recherche pas la reconnaissance du public, même si bien sûr, elle nous apporte fierté et satisfaction. Les gens que nous rencontrons sont admiratifs et impressionnés par ce que nous faisons. Même si le public ne rêve plus autant de l'aventure spatiale, il reste fier que son pays, son industrie soient capables de maîtriser le vol spatial. Et rien que pour cela, cela vaut le coup de maintenir les vols habité mais bien sûr toujours dans une limite raisonnable par rapport aux autres dépenses publiques plus terre-à-terre.
(1) Serge Brunier : Impasse dans l'espace, à quoi servent les astronautes ?, Seuil, 290 pages, 22 euros.
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