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En 2009, le CNRS fête ses 70 ans. Créé par le prix Nobel de physique Jean Perrin, cet organisme est devenu, au fil de l'histoire, un acteur incontournable de la recherche dans tous les domaines du savoir. La sociologie est l'une de ces matières phares comme le montrent notamment les travaux sur la laïcité mené par Jean Baubérot.
LCI.fr : Qu'est ce que la laïcité ?
Jean Baubérot, sociologue : On peut définir la laïcité par quatre indicateurs. Le premier indicateur est la séparation du politique et du religieux. Le deuxième est la liberté de conscience qui inclut la liberté de croire ou de ne pas croire. Le troisième est la neutralité de l'Etat. Il s'agit d'une neutralité d'arbitre, ce n'est pas une neutralité passive ou d'ignorance. Le dernier indicateur est l'égalité des citoyens quelle que soit leur appartenance ou leur non-appartenance religieuse. Tout le problème de la laïcité est d'arriver à maintenir l'équilibre entre ces quatre indicateurs.
LCI.fr : Dans un discours prononcé en 2007 au Latran, le président de la République a évoqué "les racines chrétiennes" de la France. Nicolas Sarkozy a-t-il porté atteinte à la laïcité de l'Etat français ?
Jean Baubérot : Il a parlé de "valoriser les racines essentiellement chrétiennes de la France". Le président de la République ne s'est plus mis dans la position d'arbitre. Or il doit être un arbitre entre les différentes convictions religieuses. C'est l'article 1 de la Loi de séparation entre l'église et l'Etat de 1905 qui le stipule : la République assure la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes dans le respect de l'ordre public démocratique.
Nicolas Sarkozy a eu un comportement ostentatoire qui dérogeait a l'égalité entre les diverses convictions qu'elles soient religieuses ou non religieuses. Et il a d'une certaine façon porté atteinte à la liberté de conscience des gens, puisque de fait certains Français ont été plus valorisés que d'autres. C'est ce que j'ai expliqué au président de la République dans mon livre La laïcité expliquée à Nicolas Sarkozy.
LCI.fr : Est-ce donc que la laïcité prime sur la liberté de religion ?
Jean Baubérot : La liberté de religion est incluse dans le principe de laïcité. La liberté de religion est une liberté laïque. Il y a deux aspects dans la liberté de religion. Il y a la liberté de conviction et la liberté de manifester ses convictions. La Loi de 1905 sur la séparation de l'église et de l'Etat parle bien d'une liberté de conscience et de culte sous les seules restrictions dues à un ordre république démocratique. Ce qui me paraît important est de dire que la liberté de religion ne doit pas avoir plus de restrictions que les autres libertés, et qu'elle doit être dans le droit commun.
LCI.fr : Le port de la burqa en France illustre bien la difficulté d'arbitrer entre liberté religieuse et restriction à cette liberté. Une commission d'enquête parlementaire a été mise en place sur ce cas particulier. Faut-il, selon vous, interdire le port de ce vêtement en France ?
Jean Baubérot : Je ne pense pas que l'on puisse interdire la burqa au nom de la laïcité, même lorsqu'on se trouve dans l'espace public. En 1905, au moment de la création de la Loi sur la séparation de l'église et de l'Etat, il y a eu une proposition pour interdire aux curés de se promener en soutane hors des églises. Cela a été refusé à une très nette majorité. Il n'est pas question d'imposer un habit particulier dans la rue.
Par contre la burqa peut poser un problème d'ordre public, de sécurité publique, dans la mesure où on ne peut pas reconnaître l'identité du citoyen. Je crois que l'on a, dans l'arsenal actuel des lois, les dispositions nécessaires pour obliger des femmes qui seraient en burqa à montrer leur identité dans les cas ou cela est nécessaire.
Je ne suis donc pas favorable à une loi sur le port de la burqa. En revanche, j'aimerais que cette commission dite "burqa" s'élargisse en commission République et diversité et étudie de manière large et fondamentale les problèmes relativement nouveaux qui se posent à la République depuis maintenant une bonne vingtaine d'années parce que la France est devenue une société pluriculturelle.
LCI.fr : Qu'implique, selon vous, le passage d'une France relativement homogène à une société pluriculturelle ?
Jean Baubérot : Il est désormais important de bien distinguer la laïcisation de la sécularisation. Un exemple. La baisse démographique affecte des pays où la pratique religieuse catholique reste importante comme l'Espagne ou l'Italie. Cela veut dire que des catholiques croyants pratiquent le contrôle des naissances sans avoir pour autant l'impression de commettre une faute religieuse. C'est un exemple de rapport assez sécularisé à la religion. Cependant, il ne s'agit pas la d'une décision de l'Etat. Ce qui a trait à la laïcité aurait été d'interdire ou d'autoriser la contraception. La sécularisation est souvent la conséquence indirecte d'un certain nombre de facteurs sociaux alors que la laïcisation est d'avantage due à l'action du politique.
La laïcité doit être la règle du jeu social commune à des groupes qui ont des rapports différents à la sécularisation. Ainsi, nos sociétés ne doivent plus être basées sur des représentations socioculturelles à fondements religieux, même si les gens peuvent avoir une appartenance religieuse. La laïcisation concerne la société politique, c'est-à-dire qu'il ne doit pas y avoir de loi ou de norme religieuse qui s'imposent dans la société politique. La souveraineté ne doit pas être à fondement religieux, elle doit être à fondement démocratique.
LCI.fr : Compte tenu de l'évolution de la société française, doit-on revenir sur la loi de 1905 ?
Jean Baubérot : Il me semble que les principes qui la fondent sont toujours valables. On peut aujourd'hui l'actualiser dans la fidélité à ses principes. La loi de 1905 prévoit par exemple des aumôneries à l'armée, dans les hôpitaux et les prisons où les aumôniers peuvent être payés par l'Etat. Lors de la création de cette loi, il existait principalement trois religions en France : le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme. Il y a donc eu des aumôniers de ces trois religions. Dernièrement, avec la création du Conseil français du culte musulman, cette aumônerie s'est étendue à l'islam. Je trouve qu'il s'agit là d'une actualisation positive.
Par ailleurs, j'ai proposé que la France intègre des conseillers humanistes comme c'est déjà le cas en Belgique. Cela permettrait à un citoyen qui se retrouve à l'hôpital, à l'armée ou en prison de pouvoir réfléchir sur le sens de la vie ou sur un certain nombre de questions existentielles, en dehors des trois religions, à partir de références philosophiques. Il y a de plus en plus de gens qui sont agnostiques mais qui se posent des questions sur le sens de la vie. Il n'y a aucune raison qu'ils soient brimés ou ne soient pas à égalité par rapport à des gens qui se réfèrent à des traditions religieuses. Cela serait une actualisation tout à fait heureuse de la loi 1905 et conforme à son esprit.
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