"C'est bien cela qui nous attire et nous trouble chez les singes (...) Tout se concentre autour des yeux et de la bouche", explique le paléoanthropologue Pascal Picq. © Chris Herzfeld, éditions Odile JacobQu'est-ce qui nous fascine autant chez les grands singes ?
Pascal Picq (1) : Il y a eu différentes approches vis-à-vis des grands singes. Lorsque les Occidentaux les ont découvert au 18e siècle, c'était la fascination. Assez curieusement, les thèses évolutionnistes vont être dommageables aux grands singes, qui sont investis de la honte des origines. En 1850, avec l'arrivée des premiers gorilles en Grande-Bretagne, des voix s'élèvent contre l'idée que l'homme puisse descendre de tels monstres.
Dans l'ouvrage que vous avez cosigné (2), vous écrivez : "Qui a un jour croisé le regard d'un bonobo en reste à jamais bouleversé". Qu'est-ce qui suscite une telle émotion ?
P. P. : Lorsque l'on regarde des animaux, on est toujours un peu troublé par leur étrangeté. Avec les grands singes, on est troublé car c'est nous que nous regardons. C'est notre propre regard qu'ils nous renvoient. Il y a l'établissement d'une relation mais pas sur l'étrangeté mais sur un fond commun qui nous interpelle.
En quoi sommes-nous proches des grands singes ?
P. P. : La proximité vient d'abord de notre communauté d'origine. Ce n'est pas faire régresser l'homme que d'évoquer cette proximité mais c'est permettre aux grands singes de remonter à une place plus légitime. Aujourd'hui, la génétique dit que les grands singes sont si proches de l'homme que d'aucuns proposent de les "réinviter" dans le genre humain. D'un point de vue scientifique, les hommes appartiennent au groupe des hominoïdes, tout comme les chimpanzés, les bonobos, les gorilles et les orang-outans. Nous découvrons combien nous nous ressemblons mais nous avons divergé depuis 6 à 7 millions d'années.
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Qu'est-ce que l'histoire de King Kong, dont l'adaptation de Peter Jackson est sorti sur les écrans, nous apprend sur notre rapport aux grands singes ?
P. P. : Ce qui est très beau dans cette histoire, c'est que si vous regardez King Kong comme un monstre, il se comporte comme un monstre. Mais ce n'est plus le cas si vous le regardez de manière ouverte, attentive. Les grands singes sont aussi les miroirs de nous-mêmes.
L'origine commune de l'homme et des grands singes, théorisée par Darwin, est rejetée par les créationnistes, qui croient en l'origine divine de l'homme. Que pensez-vous de ce débat, particulièrement vif aux Etats-Unis ?
P. P. : Et en France aussi ! Le mouvement créationniste, qui est très fort aux Etats-Unis, a d'abord tenté de s'opposer aux théories biologiques puis de se poser en "science" créationniste. Sans succès. Aujourd'hui, ses promoteurs expliquent que s'il y a évolution, c'est qu'elle tend vers l'homme, d'où l'idée d'un "dessein intelligent". En France, après un siècle de laïcité, on avait oublié qu'il y avait des défenseurs d'une théologie naturelle. Au 19e siècle, la plupart de savants étaient profondément croyants. La vocation scientifique consistait à trouver les lois que Dieu n'avait pas données à Moïse.
Les Américains ont l'avantage d'afficher leurs propos ; en France, on affiche des positions de principe mais par derrière, on dit autre chose... On le voit aussi avec les débats sur le colonialisme ou le sexisme. Le discours est complètement dissocié de nos valeurs affichées : on s'enfonce dans la schizophrénie ! Pour en revenir à la question des origines, cela ne me choque pas que des scientifiques puissent interpréter certains aspects des sciences à la lumière de leur croyance mais à partir du moment où ils ne présentent pas leur interprétation comme une vérité scientifique. Notre erreur a été de croire que [les théories darwinistes] étaient acquises. Or, la rationalité a besoin d'être soutenue car nous avons affaire à des gens [les créationnistes, NDLR] très organisés. Il va falloir qu'on agisse, en France aussi. Mais ce n'est en aucun cas un combat contre la religion.
(1) Pascal Picq est paléoanthropologue au Collège de France.
(2) Les grands singes, l'humanité au fond des yeux de Pascal Picq, Dominique Lestel, Vinciane Despret, Chris Herzfeld, éditions Odile Jacob, 123 pp., 33€.
photo : Chris Herzfeld
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