Les incendies en Grèce (28 août 2007) © TF1/LCILCI.fr : Peut-on déjà avoir une idée du bilan des incendies en Grèce ? Comment expliquer des feux d'une telle ampleur ?
Paolo Barbosa (1) : Il est encore difficile de faire une estimation : les feux sont toujours actifs et il y a beaucoup de fumée, ce qui gène l'observation par satellite. Une certitude en tout cas, le bilan des incendies en Europe annoncé dès juillet, et qui était déjà très lourd, sera aggravé d'au moins 100.000 hectares. Paradoxalement, les surfaces brûlées ces six dernières années en Grèce étaient peu importantes.
Eric Rigolot (2) : Au-delà des surfaces brûlées, le bilan humain est très élevé : jamais les feux n'avaient fait autant de morts en Grèce. Elle compte aujourd'hui autant de victimes des incendies que toute l'Europe en 2003. Les causes principales de cette situation exceptionnelle sont la sécheresse et les vents violents, tout ceci étant lié à une configuration météorologique inhabituelle, du fait d'un décalage vers l'est de l'anticyclone des Açores. Ce positionnement qui a maintenu l'Europe de l'Ouest sous des pluies torrentielles, a apporté dans l'Est un type de temps propice aux incendies, y compris dans des pays qui sont peu habitués aux grands feux comme la Slovénie, la Croatie et la Bulgarie. Par ailleurs, toute "bonne année", avec peu d'incendies, peut avoir comme contrecoup un risque accru les années suivantes : si l'homme n'intervient pas pour débroussailler, la végétation croît et la quantité de combustible augmente.
LCI.fr : Y a-t-il aggravation des feux de forêts sur le pourtour méditerranéen ces dernières années ?
Paolo Barbosa : Pour l'heure, pas particulièrement. L'Europe a connu récemment des années catastrophiques, comme 2003 : au Portugal et en Espagne, plus de 400.000 ha avaient brûlé et fait beaucoup de victimes. Mais l'année 2006, en revanche, était au-dessous de la moyenne.
Eric Rigolot : Il y a déjà eu de très grands feux dans le passé. En France, les incendies de 2003 ont détruit 65.000 ha ; mais ceux de 1943 avaient brûlé 70.000 ha dans le seul Var. Les progrès de la prévention et de la lutte contre les feux ont plutôt contribué jusqu'à présent à réduire les surfaces brûlées. Mais on peut craindre, avec le changement climatique, une multiplication dans les années prochaines de feux très difficiles à contrôler.
Thomas Curt (3) : Si le régime des feux (leur fréquence et leur intensité) a peu varié ces dernières décennies, le changement climatique peut avoir un impact sur la mortalité des espèces végétales. Un grand incendie aura des conséquences d'autant plus importantes qu'il sera suivi de plusieurs années de sécheresse. Ce que l'on observe déjà, en France, dans le massif des Maures, très touché en 2003, et où les chênes-lièges, espèce pourtant bien adaptée au feu, se régénèrent difficilement.
LCI.fr : Comment la végétation réagit-t-elle après de tels incendies ?
Paolo Barbosa : La durée de régénération dépend de la végétation touchée. Une végétation arbustive de type méditerranéen mettra trois à quatre ans à se reconstituer. Pour une forêt, il faudra beaucoup plus de temps pour voir des arbres ayant repoussé - plus de 25 ans.
Thomas Curt : Les écosystèmes méditerranéens sont adaptés au feu depuis des millénaires. On peut parler dans leur cas d'auto-succession : les espèces qui recolonisent les surfaces détruites sont les mêmes que celles qui ont brûlé. Mais si le changement climatique devait aussi entraîner des feux plus intenses et plus fréquents, cette faculté de résilience (la capacité d'un système écologique à se reconstituer à l'identique) serait mise à mal. On pourrait assister à la limite à la disparition de certaines espèces.
Eric Rigolot : Plus que les surfaces brûlées, intensité et fréquence des feux sont des éléments aggravants. Un feu peu sévère progresse en mosaïque, en épargnant des îlots de végétation qui permettront une régénération plus facile. Un feu très sévère, non content de toucher des milliers d'hectares, détruit tout sur son passage. Par ailleurs, un arbre met 25 à 30 ans pour produire sa première graine. Qu'un nouvel incendie survienne dans cet intervalle, l'arbre sera brûlé sans avoir pu se reproduire. En cas d'augmentation de la fréquence des feux, on pourrait aller vers une dégradation du milieu, les zones de forêt laissant la place à de la garrigue, à du maquis.
(1) Paolo Barbosa travaille au sein du Système européen d'information sur les feux de forêt (Effis), qui produit notamment des cartes de prévision des risques d'incendie, transmises tous les matins aux services de protection civile des pays européens concernés.
(2) Eric Rigolot est ingénieur de recherche à l'Inra d'Avignon (Institut National de la Recherche Agronomique)
(3) Thomas Curt est chercheur au Cemagref d'Aix-en-Provence (Institut de recherche pour l'ingénierie de l'agriculture et de l'environnement), chargé de l'Unite de recherche "Ecosystèmes méditerranéens et risques".
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