
Le principe de précaution, c'est quoi ?
LCI.fr : La commission Attali sur la libération de la croissance envisage la suppression du principe de précaution. Faut-il mettre les préoccupations sanitaires et environnementales entre parenthèses au nom de l'intérêt économique ?
Dominique Bourg (1), Fondation Hulot : C'est du n'importe quoi, c'est effrayant. Le principe de précaution consiste à faire un tri autant qu'il est possible entre certaines technologies, quand on commence à s'apercevoir que certaines pourraient avoir des effets graves et irréversibles. On demande donc aux industriels de mettre en place des procédures de manière à ce que les risques soient réduits lors de la mise sur le marché de leurs produits. Revenir là-dessus, c'est totalement idiot.
Yannick Jadot (2), Greenpeace France : On a l'impression que ce genre d'attaque fait partie d'un procès général en anti-progressisme qui vise aujourd'hui l'ensemble du monde écologique. Il faut rappeler que le principe de précaution, pourtant inscrit depuis peu dans la Constitution, n'a jusqu'à présent jamais été appliqué. Avec des conséquences terribles depuis des années. Par exemple, de nombreux pays ont été très en avance par rapport à la France sur les questions de l'amiante, du plomb ou sur d'autres substances nocives. Au même moment, les pourfendeurs français du principe de précaution comme Claude Allègre ou comme l'Académie des Sciences affirmaient que ni le plomb, ni l'amiante n'étaient dangereux pour la santé. Résultat : grâce à leurs précautions, ces pays ont évité les drames sanitaires que connaît la France. Alors que chez nous, l'amiante est responsable aujourd'hui de 3000 morts par an...
LCI.fr : Le principe de précaution est-il un frein à la croissance ?
On a vraiment |
D.B. : La seule question que l'on doit poser à la commission, c'est : la croissance est-elle une fin en soi, doit-on la chercher à n'importe quel prix ? Si demain, tout le monde peut faire n'importe quoi, vous aurez une immense croissance dans un premier temps, mais elle sera suivie d'une explosion des risques sanitaires et environnementaux. Or, quand on est confronté au risque de conséquences irréversibles en termes d'environnement, on ne peut pas transiger. Un exemple : le prix Nobel de chimie Paul Crutzen, l'un des premiers à avoir mis en évidence les effets des CFC sur la couche d'ozone, affirme que si l'on avait choisi une autre base chimique que les chlorofluocarbures, ç'aurait pu être une catastrophe extraordinaire... On est passé à côté du pire ! Mais on a vraiment l'impression d'être dans un Etat de gribouilles, comme si on n'avait aucune mémoire.
Y.J. : Cette vision du principe de précaution comme élément de blocage de la société est totalement aberrante au sens où aujourd'hui, il est, bien au contraire, un principe actif de mise en mouvement de la société. On le voit par exemple dans la réglementation européenne REACH sur les substances chimiques, où le principe de précaution a bien été compris comme un principe de recherche active, d'innovation industrielle - et donc à terme de pérennisation d'emplois.
LCI.fr : Quelle cohérence peut encore avoir la politique sanitaire et environnementale si l'on revient sur le principe de précaution ?
D.B. : Nous savons aujourd'hui que nous sommes dans un monde contraint, fini. Si l'on regarde l'ensemble des flux de matière depuis les années 50, ils sont tous devenus exponentiels, que l'on observe la consommation des énergies fossiles, mais aussi des minerais, la pression sur les ressources en eau douce, l'impact sur les forêts... Si l'on refuse de s'interroger sur le type de croissance que l'on recherche, autant arrêter tout de suite le Grenelle de l'Environnement, puisque l'objectif en est justement de découpler la croissance de l'économie d'une consommation exponentielle des matières premières ! Et c'est bien dans cette stratégie que s'inscrit le principe de précaution...
Y.J. : On a l'impression qu'il s'agit de casser un mouvement qui se développe en France sur des questions essentielles ; c'est quelque chose de pathétique, comme si l'on assistait aux derniers soubresauts d'un scientisme qui n'est plus de mise aujourd'hui. S'attaquer au principe de précaution, c'est s'attaquer à un principe actif de connaissance au service du débat démocratique. C'est aussi s'attaquer à un principe qui, notamment en matière d'environnement, est aujourd'hui défendu par l'ensemble de la communauté scientifique internationale. Loin d'être un principe anti-science, il est donc au cœur de la recherche.
(1) Dominique Bourg : cet enseignant à l'université de technologie de Troyes et à l'Institut d'études politiques de Paris est aussi l'un des experts de la Fondation Hulot. Il a co-écrit un ouvrage intitulé "Parer aux risques de demain", aux éditions du Seuil.
(2) Yannick Jadot est directeur des campagnes de Greenpeace France et porte-parole de l'Alliance pour la planète.
Retour MYTF1
Chargement en cours...




