Les principaux courants marins, chauds (en rouge) et froids (en bleu). © CNRS Images/IPEVJean-Louis Borloo et Chantal Jouanno ont hissé vendredi matin les voiles d'un nouveau vaisseau amiral : le Grenelle de la mer. Sur le même principe que le Grenelle de l'environnement, cinq "collèges" - Etat, élus, partenaires sociaux et associations de protection de l'environnement - vont se réunir et débattre afin de définir la "stratégie nationale pour la mer et le littoral et inscrire les activités maritimes dans une perspective durable".
Représentant "la plus grande richesse de la planète", sur les plans alimentaire, énergétique et de la biodiversité, la mer n'est pourtant "pas traitée avec les mêmes moyens que la conquête spatiale", a regretté le ministre du Développement durable. D'où l'idée d'une (re)conquête des océans. "La France de Cousteau et de Tabarly doit reprendre son leadership" dans le domaine maritime, a exhorté Jean-Louis Borloo, rappelant que la France dispose du deuxième domaine maritime mondial.
Une situation due principalement aux départements et collectivités territoriales d'Outre-mer. "Le Grenelle de la mer doit être fondé sur l'Outre-mer", a d'ailleurs souligné le ministre d'Etat. Au moins un quart des représentants des groupes de travail devront être originaires de l'Outre-mer, a-t-il insisté. Pour autant, aucun président, ni vice-président de groupe n'est originaire d'Outre-mer.
Imagination et tour de la terre
Quatre groupes de travail ont ainsi été établis : "La délicate rencontre entre la terre et la mer" (groupe 1) ; "Entre menaces et potentiels, une mère fragile et promesse d'avenir" (groupe 2) ; "Partager la passion de la mer" (groupe 3) ; "Planète mer : inventer de nouvelles régulations" (groupe 4). Ils seront animés par les représentants de chaque collège, sous la houlette de politiques, spécialistes des questions maritimes et marins, dont l'Académicien Erik Orsenna, la navigatrice Isabelle Autissier ou l'ex-rameur en solitaire Gérard d'Aboville.
Après les réunions de travail en avril et mai, les Français seront appelés à s'exprimer au mois de juin via notamment un site internet dédié, des débats en régions et lors de manifestations grand public, telles les Journées de la mer (8-14 juin). La table-ronde finale se tiendra fin juin ou début juillet et débouchera sur des "engagements précis, quantifiés et partagés".
"Tous les moyens seront mis à la disposition des groupes de travail", a assuré Jean-Louis Borloo. "Si vous avez besoin de faire trois fois le tour de la Terre, faites-le", a-t-il lancé, suscitant quelques rires dans l'assemblée. Certains participants ont en effet confié à LCI.fr la difficulté d'organiser la venue de personnes travaillant loin de Paris. Comme pour répondre à cet argument, la secrétaire d'Etat à l'Ecologie, Chantal Jouanno, a vanté le pouvoir de l'imagination : "Il y a tout à inventer, il va falloir être ultra-créatif".
Confidences à LCI.fr |
Gérard d'Aboville, président du Conseil supérieur de la navigation de plaisance et des sports nautiques, vice-président du groupe 3 : "La France est le seul pays européen présent sur la plupart des mers d'Europe et c'est le seul pays au monde à être présent sur tous les océans." "Les collectivités des ‘maritimistes' ont tendance à travailler en vase clos. On dit que les Français ne s'intéressent pas à la mer mais quand on les sollicite, ils répondent massivement. Regardez le Vendée Globe, l'Armada de la Liberté... Quel événement dans le monde peut s'enorgueillir de rassembler 7 millions de spectateurs directs ?!" Pierre Soudan, Contre-amiral, directeur de l'Ecole navale, vice-président du groupe 3 : "Ce n'est pas le Grenelle de l'environnement de la mer mais le Grenelle de la mer." "Sur terre, on peut sectoriser les choses. C'est ce qui se passe avec le cadastre. Mais la mer est un élément liquide et ça change tout. Quand vous jetez un détritus quelque part sur terre, il ne va pas en bouger. Si vous le jetez à la mer à Brest, trois mois plus tard, il sera en Amérique. La mer est un milieu global qu'il faut donc aborder avec une vision globale et transverse." "La vision du propriétaire terrien, c'est de dire qu'on possède un domaine maritime mais ce n'est pas très positif. La vision du marin, c'est être responsable d'un patrimoine reçu de nos parents et que l'on transmet à nos enfants. Cela nous donne des devoirs." "La Marine nationale a besoin d'embaucher 3500 jeunes par an afin d'assurer la transmission des savoir-faire." Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue de protection des oiseaux (LPO), participant du Grenelle de la mer : "Le succès du premier Grenelle, c'est que les cinq collèges sont arrivés avec des propositions. Il faut maintenir cette dynamique et éviter de s'en tenir au consensus. Il faut dès le départ la lucidité de l'ambition." "Un des enjeux de ce Grenelle, ce sont les trames vertes et bleues le long du littoral." "Au Grenelle de l'environnement, les associations écologistes ont trouvé plus d'écoute auprès des pécheurs que de la FNSEA." Jean-Pierre Bompard, en charge du développement durable à la CFDT, participant du Grenelle de la mer : "Ce Grenelle de la mer sera plus conflictuel que le Grenelle de l'environnement. Dès que la question des quotas de pêche sera posée, la tension sera très forte." "La mer est un milieu dans lequel les règles de droit sont plus distendues que sur le territoire. Il y a des bonnes pratiques mais aussi des trafics, de la corruption et de la surexploitation. C'est un milieu très violent, y compris physiquement. " "Les pavillons de complaisance, ce sont les équivalents des paradis fiscaux ! Et sur ce sujet, l'Europe doit balayer devant sa porte. " "C'est bien que ce Grenelle soit pris en charge par des gens de mer mais il faut aussi la participation des ‘terrestres' sinon on n'avancera pas. Un exemple : la pollution de la mer vient principalement de la terre, via les rejets chimiques ou de certaines pratiques agricoles." "Avec la mer, on passe très rapidement à un cadre d'action mondial."
France Nature Environnement, partie prenante du Grenelle de la mer : "Il va falloir d'abord s'entendre tous sur le constat de la situation [des océans] puis faire preuve d'ambition et d'inventivité. Il faut se mettre d'accord sur la situation des océans à l'horizon 2030, par exemple. Alors nous pourrons trouver les moyens d'atteindre cet horizon." "La prochaine catastrophe après le climat, ce sera le basculement des océans et des littoraux dans une situation irréversible." |