"Apocalypto" : "Une vision archaïque" des Mayas

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND, le 10 janvier 2007 à 07h00 , mis à jour le 09 janvier 2007 à 18h42

Archéologue spécialiste des Mayas, Charlotte Arnauld estime que le film de Mel Gibson donne une image fausse de cette civilisation amérindienne. Elle revient également sur le contexte religieux des sacrifices humains et les causes probables du soit disant effondrement des cités-Etats mayas.

TF16LCI Apocalypto Mel GibsonMel Gibson pendant le tournage de son film "Apocalypto". © Icon Distribution, Inc./Andrew Cooper, SMPSP Mel Gibson

LCI.fr : Apocalypto, le film de Mel Gibson qui évoque la civilisation maya avant la conquête espagnole, sort ce mercredi sur les écrans. Qu'en avez-vous pensé ?

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Charlotte Arnauld (1) : C'est un film qui recherche essentiellement la violence et le suspense pour faire des effets. Le scénario, avec cette poursuite dans la jungle, est archi-usé. Il y a une perversité sadomasochiste chez le réalisateur... On sait qui est Mel Gibson et quelle est sa conception de la religion [Mel Gibson est un catholique fervent, proche des milieux traditionnalistes, NDLR]. Manifestement, il a voulu faire passer un message : heureusement que les Chrétiens sont là pour "sauver" les Mayas de leur religion "barbare". C'est une vision archaïque qui ne va pas au-delà de ce que croyaient les Européens au XVIe siècle mais qui peut aussi avoir des conséquences sur la situation actuelle des Mayas.

En 1981-82, au Guatemala, plus de 200 villages mayas ont été rayés de la carte par l'armée. Plus de 100.000 Mayas ont été tués. Avec ce film, cela sera très facile pour certains des généraux guatémaltèques, que Rigoberta Menchu [Prix Nobel de la Paix] a assignés en justice en Espagne, de trouver des arguments pour légitimer la violence de la guerre civile.

LCI.fr : La civilisation maya est-elle fidèlement représentée ?

C. A. : Gibson n'est pas un chercheur, et on ne peut pas le lui reprocher. Le film repose sur une certaine documentation. Je n'ai pas été excessivement choquée par la reconstitution, même si les tatouages et ornements que portent les guerriers mayas sont assez ridicules. D'ailleurs, ils ont des attitudes de cowboys dans un mauvais western. Autre erreur grossière : Gibson utilise pour son film une panthère noire alors qu'il aurait pu utiliser un jaguar, un animal mythique fabuleux pour les Mayas.

LCI.fr : Y avait-il une différence de développement aussi importante entre les cités mayas et les petites communautés vivant dans la forêt ?

C. A. : L'opposition entre les chasseurs vertueux et les citadins pourris, c'est très américain. Or, ce manichéisme n'a pas de sens pour cette période-là : au début du XVIe siècle [date de l'action du film, NDLR], il n'y avait plus de chasseurs mayas isolés. Les petites communautés que vous évoquez étaient constituées de cultivateurs qui connaissaient parfaitement les villes.

LCI.fr : A l'inverse de ce que montre Gibson, les sacrifices humains étaient très ritualisés et acceptés avec honneur par les populations locales. Quelles étaient leurs fonctions exactes ? 

C. A. : D'abord, les sacrifices humains ont existé partout et dans toutes les civilisations. Le christianisme est fondé sur le refus du sacrifice humain mais aussi sur le sacrifice de Jésus. Pour les Mayas, l'homme est endetté vis-à-vis des dieux. Il faut donc s'offrir soi-même au dieu pour que le soleil se lève chaque matin. Le captif destiné à être sacrifié était transformé en alter ego : il était très bien traité, contrairement à ce que montre le film. Mourir au combat ou être sacrifié, c'était une mort très honorable pour les Mayas. Dans notre culture occidentale, on ne supporte pas que la mort soit ritualisée donc ces choses sont très difficiles à admettre.

LCI.fr : A quoi est dû l'effondrement de la civilisation maya ? 

C. A. : Il a eu lieu au Xe siècle de notre ère et uniquement dans les cités du Sud. Il n'y avait donc pas de décadence avant l'arrivée des Espagnols. L'effondrement s'explique certainement par la question climatique (lire l'encadré ci-dessous) et par une crise politique. En réalité, il n'y avait pas un empire maya mais des cités-Etats, comme en Grèce. A chaque fois que le système politique évoluait vers un Etat centralisé sur un grand territoire, les structures mayas de base se rebellaient. Une résistance qui s'est également exprimée pendant plus de 40 ans contre les Espagnols, alors que le Mexique a été conquis en deux ans. Le dernier royaume maya date de 1697. Mais les Mayas sont toujours là, ils sont près de 8 millions vivant au Mexique, au Guatemala et au Belize.

(1) Directrice de recherche au CNRS, Charlotte Arnauld est archéologue mayaniste. Au sein du laboratoire Archéologie des Amériques, elle dirige depuis cinq ans un chantier de fouilles à Rio Bec, au Sud-Est du Mexique.

Une civilisation lézardée par la sécheresse

"Entre 760 et 910 de notre ère, se sont succédées en Amérique centrale quatre périodes de sécheresse qui ont duré entre trois et douze ans, selon les cas", explique à LCI.fr Dominique Michelet, directeur de recherche au CNRS et directeur du laboratoire Archéologie des Amériques. Or, le système économique maya était fondamentalement agricole, avec des techniques qui reposaient beaucoup sur l'eau de pluie. "La culture du maïs, très consommatrice d'eau, a été le talon d'Achille de la civilisation maya", souligne Dominique Michelet.
La sécheresse a très probablement provoqué des famines, lesquelles ont débouché sur des guerres civiles, des conflits entre cités ou sur l'abandon des centres urbains du Centre et du Sud. "Forte de plus ou moins 100.000 habitants, la cité-État de Tikal s'est ainsi vidée de 90% de sa population en 30 ans", poursuit le chercheur. Le sort de ces exilés demeure un mystère. Certains d'entre eux ont dû s'installer dans les régions du Nord du Yucatan, moins vulnérables car moins peuplées, et où furent mis au point des systèmes de citernes souterraines.

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND le 10 janvier 2007 à 07:00
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34 Commentaires

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  • ScarFred, le 26/03/2007 à 19h27

    Le procès a déjà son verdict. On connaît Mel Gibson donc c'est pas bien ce qu'il fait. L'analyse est grossière. Bref, la fin montre que Gibson ne peut être taxé d'extrémiste et le message serait plutôt, nous chrétiens avons du sang sur les mains. Le plan sur la croix est quand même révélateur. Sur le plan cinématographique, c'est un pur survival, barbare, viscéral qui nous prend aux tripes malgré un scénario ultra classique qui rappelle Josey Wales Hors la loi, qui n'est pas un mauvais western. Les acteurs sont excellents alors qu'il n'y a aucun de connu. Un tour de force qui n'est pas donné à tous. Un film fort malgré les quelques invraisemblances. Chapeau bas, Mel.

  • Miguel, le 14/03/2007 à 15h58

    Archaïque ? chrètien traditionnaliste ? quand j'ai vu le film je n'ai pas franchement resenti tout cette pesanteur... au contraire on découvre une civilisation technologiquement très avancée, que l'on retrouve au musée d'antropologie de veracruz ou celui de Mexico DF. les anachronismes, franchement on sait qu'un film dure 2 h, pour avoir une vision de cette société on peut condensè il serait impossible de faire un film de 3 siècles ou plus ! Et de montrer en 2 h tout le rituel, les tenants, les aboutissants et même "el juego de pelota" qui manque dans ce film à nous de se documenter pour parfaire notre culture.. Quand lorsque l'on lit C Duverger que les Aztèques faisaient des "descentes" dans les villages pour faire des captifs pour les sacrifices (ces "préparatifs présacrificiels" étaient analogues aux mayas) sont bien représentées dans le film quant à la présence des espagnols salvateurs je pense que Gibson à voulu donner un repère temporel plus qu'un message chrètien.... Bref pour terminer sur la violence du film il me semble que le JT de 20 H offre certainement plus d'horreur que ce film. Encore une fois le sacrifice était une nécessité pour la culture maya comme pour celle des Aztèques et la violence du sacrifice était à la mesure de l'énergie déployé pour la subsistance du peuple non pas une violence gratuite mais toute une image religieuse et certainement pas du sadisme comme j'ai souvent entendu... notre société actuelle et à des millions d'années lumières au niveau de la perception maya ou aztèque en ce qui concerne le respect de l'être humain. Ce film retrace, pour moi, avec fidélité, les légendes mysthiques ou réelles qui forment la culture méxicaine contemporaine, mettre un ocelotl noir plutôt que tâcheté/fauve dans ce film, franchement cela n'affecte absolument pas cette fresque mystico-légendero-réelle de ce film qui est une sacré leçon de courage qui court vers un idéal cosmologique. Miguel 34 ans

  • Xila, le 10/02/2007 à 21h00

    Votre article ou plutôt cette interview se veut une critique documentée du film de Mel Gibson. Mais, après tout, il ne s'agit sur d'un film. Ce qui lui est essentiellement reproché, c'est d'avoir montrer qu'il y avait des sacrifices humains pratiqués par la civilisation maya. Un article, lu sur le site www.historia-nostra.com, rappelle que ces sacrifices rituels ont été le lot de toutes les civilisations européennes. Alors pourquoi taxé Gibson de racisme (c'est du moins sous-entendu dan sla critique de son film) ?

  • Chadebec, le 09/02/2007 à 17h37

    Je me demande si il n'y a pas amalgame de la part di cinéaste entre les civilisations maya et aztèque. J'ai lu les statistiques (dont j'ignore la fiabilité) des sacrifices humains aztèques qui, elles correspondent avec ce que le film évoque : 20 000 victimes par an ... Qu'en pense l'auteur ? Est-ce que Vera Cruz est un site côtier maya ? Et comment expliquer qu'une poignée d'espagnols ait pu si vite anéantir l'empire aztèque sans admettre que les populations soumises en avaient assez de la terreur des chasseurs de victime ? Même avec l'assimilation de Jésus avec Quezacoatl ?

  • José, le 16/01/2007 à 18h51

    Je souhaite dire à mme ARNAULD que M. GIBSON est avant tout un bon acteur et en tant que réalisateur, il a fait ce film qui vaut ce qu'il vaut.....Mais qui reste quand même un film, alors soyez un peu indulgente. Merci.

  • Méziane, le 16/01/2007 à 17h28

    Moi j'ai pris ça comme un film d'aventure trés dépaysant sans plus.Mais si par ses erreurs historiques(un peu comme Da vinci code)il peut faire découvrir cette civilisation..he bien tant mieux

  • Soufyen, le 15/01/2007 à 01h39

    Je n'ai pas vu le film, qui doit etre comme tout bon film americain à gros budjets, très beau visuellement. Je voudrais juste reagir à certaines reactions plutôt qu'à l'article en lui meme: les personnes qui osent traiter un chercheur du cnrs d'ignorant sont vraiment pour le coup soit ignorante ou tout simplement stupide. Je suis en train de preparer ma these d'historien qui je l'avoue n'a rien a voir avec les mayas mais je connais bien le sujet ayant pour professeur un ds meilleurs spécialistes du monde.Quasiment tout ce que dit mme Arnaud est juste (j'emet une reserve sur "la sécheresse" qui n 'explique pas à elle seule la destruction de la plus grande civilisation de mésoamerique).Alors un peu plus d'humilité et de respect à l'égard d'une personne qui à au moins 10 ans d'étude derriere elle. Ceci dit je suis d'accord avec la personne qui dit que cela reste une fiction et qui vaut mieux prendre cela telle qu'elle.

  • Yves tiburce, le 15/01/2007 à 00h22

    L'article est excellent et permet de prendre de la distance avec ce type de superproduction qui manipule l'histoire à des fins plus que discutables. En revanche , la plupart des réactions à l'article sont surprenantes: elles témoignent d'une régression inquiétante de l'esprit critique. Que ce film soit une fiction, c'est une chose, que cette fiction utilise l'histoire dans un but de manipulation, comme c'est le cas avec Mel Gibson, c'est une autre chose. Oui, le rôle d'un chercheur ou d'une chercheuse est bien de nous permettre un regard critique plus précis sur le robinet à image! Non toutes les distorsions de l'histoire dans le but de satisfaire des pulsionss ou des idéologies ne sont pas acceptables en soi! Le rejet imbécile de la civilisation dans le but de nous culpabiliser relève d'un message politique implicite que cette archéologue nous permet de décrypter. On dirait que beaucoup l'ont oublié. A-t-on dans le monde d'aujourd'hui, besoin de mythologie de bas étage, ou de lucidité critique, pour faire face aux questions fondamentales, écologiques, politiques ou sociales? A quoi sert un film: à vider les cerveaux, à le manipuler, ou à réfléchir - au moins un peu?????

  • François, le 14/01/2007 à 22h59

    Suivant Charlotte Arnauld, c'était presque "un plaisir" d'être sacrifié. Mais pourquoi les Espagnols ont-ils si facilement conquis le Mexique ? Tous les récits de la conquête montrent que Cortes a trouvé de nombreux alliés locaux (par exemple les Tlaxcaltèques)pour renverser des royaumes particulièrement sanguinaires. Par la suite il a été très à la mode de débiner les Espagnols, en particulier après 1898 lorsque les USA les ont éjectés de leurs dernières possessions en Amérique Centrale. De gros livres ont été écrits depuis une cinquantaine d'années pour tenter de minimiser les sacrifices humains, mais les témoignages du XVIe siècle me semblent plus crédibles (Diego de Landa, etc. Eux au moins ont vu de leurs yeux). Une fois de plus nous n'avons pas échappé aux reproches d'intégrisme religieux adressés à Mel Gibson. Il y a un côté pavlovien dans ce type de commentaire. Madame Arnauld chipote lorsqu'elle trouve très américaine l'opposition entre chasseurs vertueux et citadins pourris. Certes, les principaux combats se sont déroulés entre cités-états rivales, mais à l'intérieur des terres on a aussi trouvé des petites communautés plus paisibles comme les Lacandons, qui ont sans doute cherché à échapper aux massacres. Il est vrai que la dernière scène du film se déroule au bord de la mer... mais le film de Mel Gibson n'a pas non plus la prétention d'être un documentaire historique. Madame Arnauld chipote encore à propos de la reconstitution du décor, des tatouages et des ornements; ce n'est pas si mal, et l'on a vu bien pire dans certains peplums. Tous les acteurs ont des gueules de Mayas, brachicéphales avec des nez caractéristiques, et vues de loin leurs binettes sont presque celles des fresques de Bonampak. Moi aussi j'aurais préféré un jaguar à une panthère noire, mais n'est-ce pas un chipotage supplémentaire ?

  • Vapu, le 14/01/2007 à 21h42

    Merci à cette brave archéologue de tenter de relever le niveau général (très bas chez les fans de TF1), avec en prime un peu de culture. Quand on fait une oeuvre à grande portée médiatique, le minimum serait de ne pas le faire en calquant grossièrement les préjugés de la civilisation judéo-chrétienne sur une autre; un vrai travail de recherche, c'est le minimum avant de se lancer dans un livre ou un film... mais c'est sans doute trop demander à Mel Gibson que d'avoir un esprit ouvert. Et à certains intervenants d'avoir un peu d'esprit critique.

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