A sa sortie du Martinez, le nouveau James Bond a fait sensation sous le soleil cannois. Daniel Craig est à Cannes pour la promotion de la super-production "A la croisée des mondes: la boussole d'or". © Abacapress.comEn mai 2003, LCI.fr avait interviewé Emmanuel Ethis, alors responsable du département des Sciences de l'information et de la communication de l'université d'Avignon. Avec son équipe, il s'était intéressé à la sociologie des publics des festivals d'Avignon et de Cannes (1). Des études qui ont la particularité de s'étendre sur une dizaine d'années. Les travaux de cette équipe du CNRS restent d'actualité.
LCI.fr : Pourquoi le Festival de Cannes suscite-t-il un tel engouement ?
Emmanuel Ethis : Cannes accueille le plus grand festival de cinéma au monde, avec la programmation la plus large, ainsi qu'un grand marché du film. Cette manifestation culturelle, la plus couverte médiatiquement au monde, est un lieu de découvertes extraordinaires et un lieu de fête. Tout cela lui donne une envergure symbolique, matériellement réelle et fantasmée.
Le festival est aussi une institution qui organise ce qu'elle montre — en définitive, peu de choses : on voit les stars qui montent l'escalier, entrent dans le palais… et plus rien ! "Voir et non voir", c'est à la fois très érotique et très religieux. Les apparitions des stars peuvent s'apparenter aux apparitions miraculeuses : le public se presse pour voir Sharon Stone, comme à Lisieux, on espérait voir la Vierge. On est là même si on ne voit rien. L'amour du cinéma n'est pas uniquement fait de voyeurisme mais aussi de proximité avec l'objet qui compte pour vous.
LCI.fr : Justement, hormis les professionnels, qui compose le public du festival ?
E. E. : Ce sont des gens dont le cinéma constitue l'élément central de leur vie — ceux qu'on appelle des "exclusivistes" en sociologie. Ils sont à la fois des spectateurs assidus et des collectionneurs de DVD ou d'objets liés au cinéma. Leur attrait pour le 7e art relève presque du fétichisme. Pour eux, aller à Cannes, c'est aller en pèlerinage pour rendre hommage à leur amour du cinéma. On estime leur nombre à 6.000, âgés de 20 à 47 ans. Sur place, ils ont la possibilité de rencontrer des gens qui ont le même point commun — ce qui est très rare dans la vie courante.
Les festivaliers deviennent ainsi des "festifs alliés" : ils partagent leur plaisir ensemble. Dans les salles, ils manifestent leur émotion, sifflent, prennent des photos… Ils s'échangent aussi des informations. Grâce à leurs "réseaux", ils savent comment obtenir des places aux projections, entrer dans les cocktails ou les soirées.
LCI.fr : L'opinion des cinéphiles cannois a-t-elle un impact sur la carrière d'un film ?
E. E. : Leur rôle de prescripteur est essentiel. Dans leur cercle de sociabilité, ils sont considérés comme des experts, d'autant plus qu'ils sont allés à Cannes. Leurs avis sont très écoutés et donc leur influence sur le succès d'un film est réelle.
(1) Avignon, le public réinventé et Aux marches du Palais : le Festival de Cannes sous le regard des sciences sociales, tous deux publiés à la Documentation française.
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