De l'or pour les codes secrets

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND, le 06 octobre 2006 à 12h30 , mis à jour le 08 octobre 2006 à 20h54

Le CNRS a attribué sa médaille d'or vendredi au professeur Jacques Stern, expert en cryptologie à Normale Sup. Il explique son travail à LCI.fr et revient sur le succès du "Da Vinci Code".

TF1-LCI Jacques Stern CNRSJacques Stern, professeur d'informatique à Normale Sup et spécialiste des codes secrets, a reçu la médaille d'or du CNRS en 2006. © (c) CNRS Photothèque / Christophe LEBEDINSKY

La médaille d'or du CNRS a été attribuée vendredi au professeur Jacques Stern, directeur du laboratoire d'informatique de l'Ecole normale supérieure (ENS) et spécialiste des codes secrets. C'est la première fois qu'un informaticien est honoré depuis la création du prix, en 1954.

LCI.fr : Vous êtes un expert en cryptologie, la science des codes secrets. En quoi consiste votre travail ?

Jacques Stern : Le point de départ, c'est d'établir des transactions et des communications sûres. Pour assurer leur authenticité et leur confidentialité, nous créons des algorithmes, des programmes informatiques. Dans les 20-30 dernières années, il y a eu floraison de propositions de nouveaux systèmes pour assurer ces fonctions d'authenticité et de confidentialité. Une de nos missions, au laboratoire, c'est de trouver des failles à ces systèmes.

LCI.fr : Vous jouez les pirates...

J. S. : Je n'aime pas beaucoup ce mot. Le but n'est pas de pirater mais de sortir avec un algorithme sûr. Nous sommes plus dans une logique de crash-test que de piratage. Par ailleurs, nous essayons de donner des garanties mathématiques qu'il n'y a pas de faille dans ces systèmes de sécurité. Enfin, nous développons des systèmes de cryptologie qui répondent à des besoins particuliers. Par exemple, des systèmes dont l'exécution est très rapide.

LCI.fr : Pour qui travaillez-vous ? Pour le compte de groupes industriels, de collectivités, de l'armée ?

J. S. : Nous faisons de la recherche fondamentale, même si nos travaux trouvent une application immédiate. Si dans notre laboratoire, il y a quelques militaires, nous travaillons sur des domaines complètement civils.

LCI.fr : La France est-elle bien placée dans le domaine des codes secrets ?

J. S. : Je ne vais pas paraître modeste, mais enfin, ce n'est pas le jour d'être modeste, donc oui, nous sommes bien reconnus au niveau international, notamment par notre capacité à utiliser le formalisme mathématique. Nous sommes numéro 1 en Europe. Les équipes du MIT et de Stanford [aux Etats-Unis], les chercheurs japonais et israéliens sont des amis et des concurrents. Nous formons une communauté scientifique dont le but est de fabriquer une théorie de la cryptologie.

LCI.fr : Le principe d'un code secret, c'est qu'il ne soit pas déchiffré donc comment faites-vous pour échanger des informations avec vos collègues ?

J. S. : Auguste Kerkhoffs, l'auteur de La cryptographie militaire en 1883, a écrit que "le mécanisme de chiffrement doit pouvoir tomber sans inconvénient entre les mains de l'ennemi". La sécurité n'est pas dans le mécanisme mais dans la combinaison secrète pouvant faire marcher ce mécanisme.

"L'algorithme, c'est
la serrure ;
ce qui reste secret,
c'est la clé"
LCI.fr : Prenons l'image d'un coffre doté d'une serrure et d'une clé. A quel niveau intervenez-vous ?

J. S. : L'algorithme [discuté ouvertement entre les chercheurs, NDLR], c'est la serrure ; ce qui reste secret, c'est la clé. Une grande découverte a été faite en 1976 et elle est à l'origine de l'éclosion de la cryptologie civile : on a découvert que la cryptologie est possible avec un cadenas plutôt qu'avec une serrure. Dans la nouvelle cryptologie, l'émetteur A, qui envoie un message à B, dispose uniquement d'un cadenas tandis que B ne possède que la clé.

LCI.fr : Quels sont les défis que pose le monde actuel de l'information, dans lesquels on s'échange des messages sur de multiples supports : Internet, téléphonie mobile... ?

J. S. : Dans certains environnements, l'objet à protéger est complètement sous le contrôle de l'adversaire, du hacker. C'est donc très compliqué de mettre en œuvre des moyens de cryptologie. Une des voies de la recherche actuelle, c'est le principe de recherche des traîtres. Par exemple, un contenu est adressé à plusieurs personnes puis une version pirate apparaît. La question est de savoir quels exemplaires du contenu ont servi à faire cette version pirate.

LCI.fr : Le public s'est toujours enflammé pour les codes secrets, le succès planétaire du Da Vinci Code l'atteste. Que vous inspire cette passion ?

J. S. : J'ai bien aimé le Da Vinci Code. Bon, j'ai moins aimé que l'héroïne française ait fait ses études au Royal Holloway College, l'auteur aurait pu la faire étudier à Normale Sup ! Plus sérieusement, nous, les scientifiques, nous ne vivons pas dans l'instant mais dans l'histoire. Nous sommes les héritiers d'un savoir. Le manuscrit de cryptographie le plus ancien date du 9e siècle : il a été rédigé par Al-Kindi, à Bagdad. Au XVe siècle, Leon Battista Alberti, qui était le cryptologue du Pape, a écrit un traité en latin, intitulé De Ciffris. La cryptologie est une spécialité très ancienne.

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND le 06 octobre 2006 à 12:30
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4 Commentaires

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  • VILAFRANCA, le 08/10/2006 à 00h15

    Article très intéréssant qui donne envie de se plonger dans l'histoire de la cryptologie. Quels sont les ouvrages recommandés pour découvrir la science de la cryptologie?

  • Carlos, le 07/10/2006 à 16h57

    Le message annonçant la mort de ben laden etait-il cripté?

  • Marcel, le 06/10/2006 à 15h28

    L'histoire de la cryptologie remonte a l'antiquité une tablette d'argile retrouvé en Irak datée du xviéme siécle "avant JC" un potier y avait gravé sa recette secréte en supprimants des consonnes et en modifiant l'orthographe des mots il y a eut aussi la technique grecque celle des Hebreux le code de Cesar ect ect

  • Taz, le 06/10/2006 à 15h11

    Même le CNRS est touché par la vague du Da Vinci Code, c'est pitoyable !

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