Image d'archives © LCILCI.fr : En quoi consiste l'intervention du pédopsychiatre auprès d'un enfant victime de sévices sexuels ?
Alain Lazartigues, professeur de pédopsychiatrie au CHU de Brest : Ce qui est essentiel, c'est l'élément traumatique, c'est-à-dire le fait d'être brutalement soumis à une situation non prévue et de se retrouver ainsi débordé par des angoisses, des peurs. Dans le cas de l'affaire du petit Enis, il y a un double traumatisme : le premier est lié à l'enlèvement, qui implique une séparation brutale, une menace sur la vie ; le second est lié à l'agression sexuelle, avec tout ce que cela provoque comme effroi, comme douleur, comme crainte de la mort.
Dans un premier temps, on met donc en place un débriefing pour que l'enfant puisse dire ce qu'il souhaite dire [sur son agression, NDLR] sans qu'on le force. Le but de l'approche psychothérapique, c'est d'aider l'enfant à transformer un traumatisme, dont l'intensité ne s'érode pas dans le temps, en un mauvais souvenir, dont la douleur est moins forte au fil des mois et des ans. Le thérapeute est là pour offrir une écoute et un accueil à l'enfant ainsi qu'aux parents. Non seulement parce que les parents sont aussi très marqués mais parce que l'évolution de l'enfant va dépendre de leur soutien.
LCI.fr : Comment réussir à ne pas brusquer l'enfant pour le faire parler alors que la police essaie certainement de recueillir le maximum d'informations pour mener l'enquête ?
"Aux Etats-Unis, |
LCI.fr : Quelles méthodes employez-vous pour que l'enfant raconte son traumatisme ?
A. L. : A cinq ans [l'âge d'Enis, NDLR], le thérapeute va lui proposer de raconter une histoire ou de dessiner ou de jouer, ou encore de lire un petit livre. S'il est en confiance, il va forcément en venir au drame qu'il a vécu. Nous, thérapeutes, nous essayons de ne pas induire quoi que ce soit mais de proposer un complément à son scénario. Par exemple, si en jouant, il se représente séparé de ses parents avant de se faire mal, on va lui demander comment il s'est fait mal, etc...
LCI.fr : Pendant combien de temps l'enfant va-t-il être suivi psychologiquement ?
A. L. : Après le premier débriefing, le suivi psychothérapique ne va pas durer très longtemps car au bout de quelques semaines, l'enfant et les parents souhaitent tourner la page. Les choses sont à nouveau tendues lorsque le procès arrive.
Ensuite, il y a tout un travail psychothérapique qui est plus centré sur ce que l'agression a provoqué chez l'enfant, sur ce qu'elle a éveillé autour de sa sexualité notamment. Le thérapeute l'aide à réfléchir plutôt que de lui donner des conseils. On l'aide à décompresser : à partir de 7-8 ans, les victimes d'agressions sexuelles ont notamment peur du sida ou de la grossesse. On garde également un œil sur les résultats scolaires, en relation avec les parents et parfois, les enseignants.
LCI.fr : Le thérapeute propose-t-il aussi un traitement médicamenteux ?
A. L. : Pas pour les enfants de cinq ans. Si l'enfant est instable, on peut proposer des séances d'orthophonie ou de rééducation pour lui apprendre à mieux maîtriser le langage et son corps. A partir de 10-12 ans, si l'enfant est situation de dépression ou s'il existe un "terrain" dépressif, des antidépresseurs peuvent être utiles.
LCI.fr : Quelles séquelles l'enfant va-t-il garder de tels sévices ?
A. L. : Les effets immédiats sont l'angoisse, les troubles du sommeil, l'incontinence, l'agressivité, des difficultés scolaires... A moyen terme, les séquelles les plus problématiques se situent autour de la vie sexuelle, à l'adolescence. Il y aura possibilité d'une réactivation de ces souvenirs. Cela se traduira par des peurs, des phobies, une impossibilité d'avoir des rapports sexuels... Le deuxième moment difficile interviendra quand l'enfant devenu adulte aura lui-même des enfants. Il pourra craindre que la même chose arrive à ses enfants et risque de devenir un parent surprotecteur.
Chez les enfants qui ont été victimes d'abus sexuels au sein de leur famille, il y a risque qu'ils fassent subir eux-mêmes la même chose à leurs enfants ou qu'ils ne protègent pas suffisamment leurs enfants et les laissent traîner dans des endroits potentiellement dangereux. Dans tous les cas, pour limiter au maximum les séquelles, il est important qu'il y ait une prise en charge précoce de l'enfant victime de sévices sexuels.
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